Mezri Haddad : La Tunisie a perdu sa souveraineté et la guerre civile la guette
Jeudi 6 Décembre 2012
La guerre civile, Mezri Haddad l’avait pronostiquée dans son livre et dans ses premières déclarations tout de suite après la chute du régime, comme il avait annoncé le triomphe des islamistes. Tunisie Secret a été le premier journal à prendre en considération ses analyses et à prendre au sérieux ses mises en garde. Raison de plus pour revenir l’interviewer. Aujourd’hui, la première partie.
C’est chez lui que Mezri Haddad, penseur politique tunisien et
ancien ambassadeur de la Tunisie à l’UNESCO, nous a reçus. Notre
entrevue a duré quatre heures, entrecoupées par trois coups de
téléphone. Deux de Tunis et un troisième de Damas.
L’ayant déjà
rencontré il y près d’une année, son visage est éprouvé par deux années
d’exil volontaire, de méditation et de tristesse de voir la Tunisie
s’enfoncer jour après jour. Mais l’homme impressionne par son courage,
par la clarté de ses analyses et par son charisme.
Il n’a rien
perdu de sa verve et de sa détermination de continuer son combat pour la
démocratie et contre l’obscurantisme, pour l’indépendance absolue de la
Tunisie et contre sa mise sous tutelle. Nous l’avons évidemment
interrogé sur les derniers événements à Siliana, sur la crise politique
actuelle, sur sa vision de l’avenir, sur son bilan de l’ancien régime,
sur ce qu’il pense de Ben Ali, sur sa rencontre tendue avec
l’ambassadeur américain David Killion, le 15 janvier 2011, sur l’échange
qu’il a eu à l’Elysée avec Henri Guaino, le 2 février 2011.
Les
nouvelles révélations de Mezri Haddad sont explosives, notamment au
sujet de l’offre juteuse que lui a proposée le Qatar via l’un de ses
agents tunisiens, sur le messager que lui a envoyé Rached Ghannouchi
avant son retour triomphal et sur l’obstacle que constituait Ben Ali à
l’invasion de la Libye, un plan préparé par l’Elysée dès octobre 2010.
Plus qu’une interview, un document historique pour comprendre ce qui
nous arrive…et, surtout ce qui nous attend ! Aujourd’hui, la première
partie de cette longue interview.
Tunisie-Secret - On ne vous a pas entendu réagir par rapport aux événements de Siliana, pas même sur votre page facebook.
Mezri Haddad -
Réagir pour dire quoi ? Que les gens de Siliana font honneur au peuple
tunisien ; réagir pour attiser les haines et appeler à une seconde
intifada ; réagir pour dire qu’autrefois, on regardait à la télévision
ce genre de scènes se dérouler à Jérusalem ou à Gaza ; réagir pour dire
que les islamistes sont des fascistes et qu’il faut les « digager »,
pour emprunter ce concept clé à la nouvelle science politique tunisienne
…? Dire tout cela et après ? Comme la souffrance, la compassion est un
sentiment intérieur, je ne vois pas l’utilité de l’exprimer
publiquement. Et puis, la réalité tunisienne est bien plus grave et
tragique que ce cri de colère légitime des habitants de Siliana, que les forces de l’ordre ont réprimé avec des armes généreusement offertes par nos libérateurs et tuteurs, les Qataris.
T.S – Que voulez-vous dire par là ?
M.H-
Je veux dire que lorsqu’on sème la haine, le mensonge et les fausses
promesses, on récolte l’anarchie, la violence et la contre-violence, un
cycle qui va durer quelques années. Depuis janvier 2011, les Tunisiens
vivent dans le mensonge et l’illusion. On a fait croire au peuple qu’il a réalisé une « révolution » qui n’a pas son équivalent dans l’histoire de l’humanité.
On l’a persuadé que, depuis 1956, l’Etat lui a infligé la spoliation,
l’injustice et la pauvreté. Que grâce à cette « révolution du jasmin »,
les Tunisiens vont passer de l’obscurité aux lumières, de l’enfer au
paradis, que la croissance va se multiplier par quatre, que les
investisseurs étrangers vont affluer, que le pauvre va devenir riche,
que le chômeur va obtenir un travail, que le locataire va devenir
propriétaire, que l’ouvrier va devenir patron, que le célibataire va
fonder une famille, puisque c’est l’ancien régime qui l’a empêché de se
marier…Les islamistes ne sont pas les seuls responsables.
Tout le monde a contribué à cette imposture qui a mis la Tunisie plus
bas que terre, qui a appauvri les Tunisiens, qui leur a fait perdre leur
souveraineté et qui va bientôt les plonger dans la guerre civile.
T.S- Qui tout le monde ?
M.H-
D’abord le premier comme le second gouvernement, ensuite l’opposition,
les syndicalistes, l’élite intellectuelle, les médias, les artistes, les
humoristes... Comme en 1978 et en 1984, les Tunisiens qui se sont
socialement soulevés en janvier 2011 réclamaient la dignité par le droit
au travail. Revendication noble et parfaitement légitime. Qu’est-ce
qu’on leur a offert en échange ? Une mascarade électorale, une
démocratie de pacotille, une assemblée constituante qui a passé
son temps à braire l’hymne nationale en trahissant la Nation, un
gouvernement usurpateur, incompétent et par-dessus tout soumit aux
Etats-Unis et vendu au Qatar. Pour employer un jargon marxiste,
les Tunisiens –les pauvres et les déshérités qui se sont soulevés
contre le pouvoir central et non pas ceux qui ont manifesté à Tunis le
13 et le 14 janvier- réclamaient des droits objectifs (sociaux et économiques). La « révolution du jasmin » leur a offert des droits subjectifs
(politiques), des droits bourgeois comme disait si bien Marx. La
Tunisie était un arbre dont les racines étaient profondes et le tronc
absolument sain. Plutôt que de couper les quelques branches pourries, on
l’a totalement déraciné.
T.S- Si tel est le cas, tout est donc perdu ?
M.H-
Non, mais dans tous les cas de figures, la Tunisie ne ressemblera plus
jamais à ce qu’elle fut ces cinquante dernières années : la douceur de
vivre, la paix civile, la mobilité sociale par le mérite et la volonté
de réussir, la frugalité, la solidarité, l’amour de la Patrie… Il
y a trois choses qui ont été cassé et qui seront très difficile à
reconstruire : la sociabilité, la noblesse de la politique et le
prestige de l’Etat. Trois biens très précieux à la constitution
desquels Bourguiba avait consacré toute son existence et sans lesquels
la vie en société est impossible. Avec ou sans les islamistes au
pouvoir, ça va être très difficile de gouverner le peuple, encore moins
de résoudre des problèmes sociaux et économiques (chômage, licenciement,
pauvreté) auxquels même les Etats les pus riches n’ont pu trouver des
solutions. La situation est donc inextricable.
T.S- Qu’aurait-il fallu éviter pour ne pas tomber dans la crise actuelle ?
M.H-
Il aurait fallu d’abord dire la vérité aux Tunisiens sur les événements
de janvier 2011. A savoir que des Etats étrangers sont intervenus dans
une convulsion sociale, comme il y en a eu au Portugal, en Grèce, en
Espagne et même aux Etats-Unis, qui ont d’ailleurs les mêmes causes
sociales et économiques qu’en Tunisie, pour la transformer en
pseudo-révolution politique. Il aurait fallu par la suite s’abstenir
d’accabler les morts -les leaders de l’indépendance et les fondateurs de
l’Etat avec à leur tête Bourguiba- et de culpabiliser les vivants, tous
les serviteurs de l’Etat qui, par leur compétence et leur dévouement,
ont hissé la Tunisie en tête des pays africains et arabes avec si peu de
moyens financiers et de ressources naturelles. Il aurait fallu établir une véritable réconciliation nationale et remettre l’ensemble des Tunisiens au travail.
Il aurait fallu veiller à la souveraineté absolue du pays en repoussant
toute ingérence étrangère et en interdisant à certaines ONG de
s’installer en Tunisie pour apprendre à un peuple qui a plus de 5000 ans
d’Histoire comment vivre en société et comment s’organiser. Il aurait
fallu s’attaquer immédiatement aux causes objectives de cette convulsion
sociale, c’est-à-dire le chômage des jeunes et notamment des diplômés,
créer les conditions politiques et sociales nécessaires pour, non
seulement rassurer les entreprises étrangères déjà présentes en Tunisie
et qui sont parties depuis, mais attirer davantage d’investisseurs pour
absorber nos jeunes chômeurs. Il aurait fallu exiger des hommes
d’affaire et des grosses fortunes du pays qui ont bien profité des
largesses de l’ancien régime, exiger d’eux d’investir la moitié de leur
patrimoine financier dans la création d’emplois, plutôt que de financer
tel ou tel parti politique. Qu’ont-ils fait à la place de toutes ces
mesures d’urgence ? Ils ont légalisé plus de 120 partis
politiques dont chacun, si insignifiant soit-il, a touché 70 000 dinars
pour participer à la mascarade électorale du 23 octobre 2011. Ils ont crée plusieurs instances pseudo-révolutionnaires, dont l’ISIE qui a engloutie 160 millions d’euros. Ils
ont consacré 750 milliard à l’indemnisation de 20000 soi-disant
ex-prisonniers politiques, alors qu’au paroxysme de la répression
(1991-1994), leur nombre n’a jamais dépassé les 5000 selon les
calculs même d’Amnesty International. Ils ont augmenté le salaire des
217 nouveaux « représentants du peuple » dont certains sont payés en
devises. Ils ont fixé un salaire de 30000 dinars à un président pour son
rôle figuratif. Ils ont constitué un gouvernement pléthorique de 85
ministres et secrétaires d’Etat, sans compter les 60 autres personnes
d’Ennahda, du CPR et d’Ettakatol, qui bénéficient du titre et des
avantages de ministre ou de secrétaires d’Etat sans fonction visible au
sein du gouvernement. Avec ces milliards partis dans les poches
de cette « élite » révolutionnaire, on aurait pu créer 120000 emplois
pour secourir les désespérés de Siliana et d’autres régions de
l’intérieur.
T.S-
Mais, avec Kasbah1 et Kasbah2, la Constituante était bien une
revendication populaire, une étape importante pour passer de la
dictature à la démocratie !
M.H-
Le peuple au nom duquel tout le monde parle, y compris des ONG
occidentales qui se trompent d’époque et qui se croient chez les
pygmées, n’a rien demandé. La Constituante était une
revendication d’un ramassis de populistes et d’idiots utiles qui n’ont
rien compris au marxisme, ni au capitalisme bourgeois, ni même à
l’histoire des révolutions. La Tunisie n’avait pas besoin d’une
nouvelle constitution. Celle de 1959, produit du géni politique et
patriotique tunisien, expurgée de quelques scories, aurait très
largement suffit à la transition démocratique. Mais il fallait perpétuer
le mythe de la révolution, singer les Etats généraux de juin 1789 et jouer aux Mirabeau et Sieyès. Ce
n’est pas en réunissant à l’Assemblée nationale les concierges, les
chauffeurs de taxi et les plombiers de Paris que De Gaulle a donné à la
France, en juillet 1958, la Constitution qui est encore en vigueur
aujourd’hui. Il en a confié la rédaction au meilleur
constitutionaliste du pays, Michel Debré, ensuite il l‘a soumise à
referendum afin que le peuple l’approuve ou la rejette. C’est ainsi que
procèdent les nations civilisées et les guides éclairés en temps de
crise, ce qui était le cas de la France en 1958. Pour sortir la Tunisie
de sa crise, il aurait suffit d’inscrire la Déclaration universelle des
droits de l’homme en préambule de notre constitution de 1959,
d’organiser dans les six mois des élections législatives et d’élire au
suffrage universel direct un président de la République. La
légitimité de cette assemblée constituante s’est d’ailleurs achevée le
23 octobre dernier sans qu’aucun de ses membres n’ait eu la dignité ou
le courage de déposer son mandat. C’est très difficile de
renoncer à un salaire si confortable et aux avantages de la fonction. Et
pendant ce temps, les Tunisiens ne savent toujours pas à quoi va
ressembler la constitution qui va transformer la Tunisie en cité idéale
de Farabi.
T.S- La constitution de 1959 était taillée pour une dictature et imposée par un seul homme !
M.H-
C’est absolument faux. C’est dans son application qu’elle à viré, non
guère à la dictature comme vous dites mais à une forme de despotisme
éclairé qui se justifiait à l’époque. Bourguiba incarnait l’esprit d’un peuple et c’est par despotisme qu’il a sorti la Tunisie de la Jahiliyya à la civilisation.
La constitution de 1959 était l’expression de la volonté générale dans
le sens rousseauiste du terme et a été démocratiquement approuvée par
une élite cultivée, moderniste et patriotique, qui n’a rien à voir avec
les barbus et les femmes voilées, incultes et malfamés qui se disent
aujourd’hui représentants du peuple. Par son civisme, par son
raffinement et par son ouverture d’esprit, le peuple tunisien ne peut en
aucune façon être représenté par ces gueux, à l’exception d’une
trentaine d’élus qui ressemblent encore intellectuellement et
physiquement aux Tunisiens.
T.S-
Vous avez dit tout à l’heure que les Tunisiens ont perdu leur
souveraineté et qu’ils sont au bord de la guerre civile. Vous n’exagérez
pas un peu. Ne s’agit-il pas plutôt d’une situation normale après une
révolution ?
M.H- Oui, c’est
ce que disent les opportunistes qui ont empoché la République, et les
quelques Tunisiens qui, par naïveté, par ignorance ou par fierté déplacé
pensent encore avoir réalisé une révolution copernicienne. Ou bien ils
sont inconscients des périls qui menacent la Tunisie, ou bien ils n’ont
pas une goutte de patriotisme dans les veines. Non, il ne s’agit
pas d’une situation normale après une révolution, mais d’une situation
anomique après une supercherie révolutionnaire. La révolution
est un conte de fée pour adolescents. Quant à la perte de souveraineté,
il s’agit d’une réalité affligeante qu’on ne peut plus cacher aux
Tunisiens et dont beaucoup d’ailleurs s’en foutent. Lorsque le cheikh
bédouin de Qatraël déclare publiquement que « Moncef Marzouki ne prend
aucune décision sans mon autorisation », comment vous appelez cela ? Lorsque
Rached Ghannouchi déclare que le Qatar est notre associé dans la
révolution (charikouna fil-thawra), comment appelez-vous cela ?
Lorsque Rafik Bouchlakha, citoyen britannique et ancien cadre
d’Al-Jazeera dirige la diplomatie tunisienne, comment appelez-vous
cela ? Lorsque les meilleurs entreprises tunisiennes, y compris dans les
secteurs les plus stratégiques sont bradées à Qatraël, comment
appelez-vous cela ? Lorsque la classe politique tunisienne, la
gouvernante comme l’opposante est à quatre pattes devant l’ambassadeur
des Etats-Unis, comment appelez-vous cela ? En 1985, à la suite
du bombardement de Hammam-Chatt par l’aviation israélienne, Bourguiba a
humilié l’ambassadeur des Etats-Unis et a donné une leçon magistrale à
l’envoyé spécial de Ronald Reagan. En 23 ans de pouvoir, Ben Ali
a reçu l’ambassadeur américain quatre fois et les initiés savent sur
quel ton il a répondu à Condoleezza Rice en septembre 2008. C’est
ainsi que réagissaient ceux que la propagande islamiste taxait de
« suppôt de l’Occident » (Bourguiba) et « d’agent du Mossad » (Ben Ali).
Les suppôts de Qatraël et les agents du Mossad ne sont pas ceux
qui ont pris en main le destin de la Tunisie depuis 1956, mais ceux que
la diplomatie secrète étasunienne et l’argent sale de Qatraël ont porté
au pouvoir depuis le 23 octobre 2011.
T.S-
Pour le Qatar, l’opinion publique tunisienne sait maintenant quel rôle
cet émirat a joué. Mais pour les Etats-Unis d’Amérique, on ne voit
toujours pas dans quel intérêt les Américains auraient-ils joué un rôle
dans la chute du régime et favorisé les islamistes.
M.H-
Posez la question aux latino-américains et aux ex-soviétiques et ils
vous diront comment les Américains peuvent détruire un régime. Posez la
question aux africains et ils vous diront comment la France, la Belgique
ou la Grande Bretagne peuvent provoquer une révolution « spontanée »
pour des raisons de droits de l’homme. Ce serait très long de vous
raconter l’histoire des relations entre les services américains et la
canaille islamiste. Je me contente seulement de vous dire que le
8 novembre 1987, les Américains avaient déjà l’intention de substituer à
la république bourguibienne un régime islamiste avec comme figurine
présidentielle Ahmed Mestiri. Ben Ali a fait capoter ce coup
d’Etat grâce à Craxi et à Chedly Benjedid, mais les Américains n’ont
reconnu sa légitimité qu’à la seule condition de partager avec les
islamistes le pouvoir, ce qu’il avait timidement commencé à faire entre
1987 et 1990. C’est l’impatience et l’insolence d’un Rached Ghannouchi
galvanisé par le soutien américain, la crise algérienne et le bras de
fer entre le FLN et le FIS qui ont changé la donne en Tunisie. Avec
l’appui implicite de la France, Ben Ali en avait profité pour se
débarrasser de ces islamistes d’autant plus résolus à prendre part au
pouvoir qu’ils se disaient les véritables tombeurs de Bourguiba. 1991,
c’est le début de la guerre civile en Algérie et c’est aussi l’invasion
du Koweït par l’Irak, que Ben Ali a été l’un des rares chefs d’Etat à
approuver ! Cette position avait troublé le jeune opposant et exilé
politique que j’étais à l’époque. Pour la simple raison que j’étais avec
l’Irak et contre ces monarchies du Golfe que j’ai toujours exécré.
Reste l’intérêt américain à miser sur les islamistes. Je pense d’abord
qu’il émane de leur myopie stratégique et de leur parfaite ignorance des
idéologies islamistes. La servilité des dirigeants islamistes
les rassurent autant que les exaspèrent l’obstination des nationalistes
ou des panarabes (Nasser, Saddam et aujourd’hui Bachar al-Assaad). Les
Américains ne résonnent pas par pays mais par bloc monolithique. Le
livre de Samuel Huntington, « Le choc des civilisations », bible des
stratèges américains, qui divise le monde en bloc chrétien, bloc
confucéen, bloc bouddhiste, bloc slavo-orthodoxe et bloc islamique, en
est la parfaite illustration. Je rappelle au passage qu’Huntington a mis
en garde de l’axe islamo-confucéen (sino-islamic connection), qu’il
faudrait empêcher à tout prix. Le « printemps arabe » répond exactement à
cet impératif géopolitique. Le Grand-Moyen Orient est le
nouveau bloc qui doit maintenir l’omnipuissance américaine dans le
monde, face au « péril » chinois et à la concurrence russe, indienne et
brésilienne. Ajouter à cela la guerre économique et le monopole
des ressources énergétiques, et vous aurez une batterie d’arguments
justifiant la destruction des régimes arabes postindépendances au profit
de régimes islamo-impérialistes. Observez ce qui se passe en Syrie et
vous comprendrez que ce régime doit sauter pour envahir l’Iran et
prendre le contrôle de son pétrole, exactement comme la Tunisie est
tombée pour que les mêmes puissances fassent main basse sur le pétrole,
le gaz et l’eau libyens. Comme je l’avais écrit dès février 2011, la
logique américaine est d’un pragmatisme redoutable : « A nous le
pétrole, à vous la charia. Chacun sa religion » ! Ainsi résonnent les
stratèges américains.
T.S- Mais il n’y a pas de pétrole en Tunisie ?
M.H-
Sans doute, mais il y avait une population socialement et
psychologiquement prédisposée à se soulever. Il y avait les réseaux
dormants d’Ennahda et une multitude d’agents locaux des services
américains. Comme je viens de vous le dire, la Tunisie n’était
pas la cible ultime mais le maillon faible, la clé du trésor libyen,
l’inauguration du « printemps arabe », c’est-à-dire du Grand-Moyen
Orient tel qu’il a été envisagé par les néoconservateurs et
dont l’application a commencé en Irak en 2003, avec près d’un million de
morts et une partition de l’Irak irréversible.
T.S-
Dans cette déstabilisation de la Tunisie, les réseaux sociaux et ce que
vous avez appelé les cyber-collabos semblent avoir joué un rôle très
important.
M.H- Epargnez-moi
cette question. J’en ai déjà parlé dans mon livre et je ne tiens plus à y
revenir. Ces jeunes sont eux-mêmes des victimes. Ils ont été
instrumentalisés dans un dessein qui les dépassait de très loin et que
même les plus hautes instances de l’Etat n’ont pas vu venir. Produits de
leur génération, ils aspiraient à la liberté et à la démocratie. Ils ne
pouvaient pas deviner que les Américains et leurs serviles serviteurs
Qataris avaient un autre plan pour la Tunisie et pour l’ensemble du
monde arabe. Maintenant, ils le savent.
Propos recueillis par Karim Zmerli, Lilia Ben Rejeb et F.B
Vendredi
5 décembre, la seconde partie de cette interview titrée « Les premiers
morts ont été abattus par des mercenaires venus d’Europe de l’Est. Ben
Ali n’y était pour rien ».
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